Sur les conseils de Jean Sallantin, j’ai lut « Le Temps Logique et l’Assertuib de la Certitude Anticipée » de Lacan (1945). Nous réfléchissions sur des moyens de mettre en débat et suivre les arguments et la construction logiques. Mais cette lecture m’a donné quelques idées à propos d’une réflexion que nous menons Amandine Adamczewsk-Hertzog et moi autour de la notion de Living-lab. J’aurai probablement l’occasion d’y revenir. Cet article parle exactement de ces moment que nous n’arrions pas a saisir dans les Living-labs : « le temps pour comprendre » dans ce papier.
Le temps pour comprendre : le trou noir des Living Labs

Dans beaucoup de dispositifs participatifs, on documente très bien l’instant pour voir : ce que les participants déclarent au début, leurs représentations, une carte, un diagnostic, un modèle conceptuel, un questionnaire. Puis on documente le moment pour conclure : la solution retenue, la charte, le scénario, la décision, le prototype.
Entre les deux, il y a souvent un trou noir.
Or c’est précisément là que pour nous, il se passe quelque chose : quelqu’un entend une remarque, observe ce que font les autres, hésite, revient sur une certitude, commence à regarder autrement un objet familier. Chez Lacan, le « temps pour comprendre » existe justement parce que chacun observe non seulement une situation depuis un point de vue situé (à l’intérieur de lui-même), mais aussi ce que les autres font de cette situation.
Dans cette lecture, être réflexif ne signifie pas seulement : « je réfléchis à ce que j’ai fait ». Cela signifie que ce que je comprends dépend de ce que je vois les autres comprendre, ne pas comprendre, accepter, refuser ou remettre en question.
C’est une réflexivité relationnelle.
Lacan insiste sur cette réciprocité, ces relations entre humain (et non humain) : le sujet arrive à sa propre conclusion à travers sa relation temporelle avec les autres. Le « je » qui conclut n’est donc pas un individu isolé ; il émerge d’une relation avec les autres.
Pour les Living Labs, cela ouvre une hypothèse à explorer :
Le signe d’un processus réflexif réussi n’est peut-être pas que le collectif dise « nous sommes d’accord », mais que chacun puisse finalement dire « je » en sachant comment les autres ont contribué à déplacer ce « je ».
Cela rejoint l’idée que développe Hanna Ardent dans « la condition de l’Homme moderne » : pluralité sans fusion. On n’a pas besoin de fabriquer un consensus pour fabriquer un monde commun.
Documenter les trajectoires plutôt que les solutions
Dans le sophisme, l’observateur extérieur (le directeur de prison qui regarde l’expériences se déroulé) voit les sujets partir, hésiter, repartir. Mais il ne peut pas immédiatement savoir pourquoi chacun agit ainsi. Lacan insiste précisément sur cette indétermination de l’observateur devant l’acte des sujets.
Ça résonne avec le problème de subjectivité des Living Labs.
Le chercheur arrive à la fin et constate :
- une pratique a changé ;
- un accord a été obtenu ;
- une expérimentation s’est installée ;
- …
Mais le résultat ne contient pas sa propre généalogie.
Deux collectifs peuvent arriver exactement à la même pratique par des trajectoires radicalement différentes. Et inversement, deux collectifs ayant suivi des trajectoires réflexives proches peuvent aboutir à des solutions techniques très différentes.
D’où une proposition :
Ce qu’il faut documenter dans un Living Lab n’est pas seulement l’état initial et l’état final, mais les déplacements successifs qui ont rendu l’état final pensable.
Si on échange seulement les conclusions :
« À Mbane (Sénégal), ils ont fait X. »
« Dans les Cévennes dans LabOvivant(s), ils ont installé Y. »
on fait circuler des solutions coupées des processus qui leur ont donné sens.
Mais si on raconte :
« Au départ, l’eau était pensée comme X. Puis tel événement a rendu visible Y. Cette observation a provoqué telle controverse. Celle-ci a obligé certains acteurs à reconsidérer Z. Une expérimentation a alors été proposée. Elle a échoué de telle manière. À partir de cet échec, le problème a été reformulé… »
alors ce qui voyage n’est plus la solution mais une trajectoire d’intelligibilité.
C’est peut-être exactement cela qui peut être partagé entre des situations incomparables.
Lacan termine justement son texte en reliant le « temps pour comprendre » à une logique de réciprocité, où la vérité de chacun dépend de sa relation avec les autres. Et cette relation est à la fois liée a la situation d’action (l’endroit ou j’expérimente avec les autres, cet endroit que j’habite), et aux relations que je vais pouvoir tisser avec les autres, plus loins de la où j’habite mais qui enquêtent eux aussi sur ce monde en commun.
Entre Living Labs, on ne transfère pas des solutions : on échange des manières d’avoir appris à comprendre.
Le chercheur n’est alors plus seulement celui qui observe le processus, ni celui qui produit la bonne représentation de ce qui s’est passé.
Il devient celui qui aide le collectif à laisser des traces de son propre temps pour comprendre.
Ce serait presque une fonction de scribe réflexif : rendre visibles les hésitations, les bifurcations, les surprises, les désaccords, les reformulations et les moments où quelque chose qui paraissait évident cesse de l’être.
Le chercheur qui accompagne : il ne dit pas ce que les participants doivent comprendre. Il aménage les conditions dans lesquelles ils peuvent se voir comprendre.
Même si je sent bien qu’on continue a tourner autour du pot, il me semble qu’il faut considérer le Living Lab comme un dispositif qui ne produit pas seulement des connaissances ou des solutions, mais organise les temps collectif pour comprendre. Ce temps est fait d’observations réciproques, d’hésitations, de reformulations et de conclusions provisoires par lesquelles les participants transforment progressivement leur manière de percevoir une situation et leur propre place en son sein. L’enjeu de la réflexivité est alors de rendre ces trajectoires perceptibles aux participants eux-mêmes et documentables par un observateur exterieur (les chercheurs, ou le directeur de la prison pour Lacan). Ce qui devient échangeable entre Living Labs n’est plus la solution produite, nécessairement située, mais la trajectoire par laquelle un collectif est devenu capable de la penser, de la discuter et de s’en saisir.
Savoir quand partir : le moment de conclure
Lacan dans son papier, parle aussi du moment de conclure n’est pas le moment où quelqu’un extérieur (le directeur de la prison) annonce que le raisonnement est terminé. C’est le moment où le sujet devient capable de transformer ce qu’il a compris en acte propre : il ne peut plus attendre indéfiniment une certitude supplémentaire venant des autres.
Transposé au Living Lab — pour moi — cela signifie que le chercheur ne devrait probablement pas sortir lorsque « la solution est trouvée », mais lorsque le collectif peut commencer à conclure sans lui. Autrement dit : lorsque les participants peuvent dire » voilà ce que nous pensons devoir faire « , agir à partir de cette compréhension, observer les réactions des autres, douter, corriger et reprendre leur trajectoire sans que le chercheur soit nécessaire pour donner sens à chaque étape.
Cela change beaucoup la définition de l’autonomie. L’autonomie n’est pas : « ils ont appris la bonne solution ». C’est plutôt : « ils ont acquis la capacité de poursuivre le temps logique sans nous ». Ils savent regarder, prendre le temps de comprendre, produire une conclusion provisoire, l’éprouver et éventuellement la réviser.
Et Lacan fournit autre chose : à la fin de son expérience logique, la conclusion se désubjective progressivement. Ce qui était d’abord une certitude que seul le sujet pouvait porter devient, après les différentes épreuves, quelque chose qui peut être vérifié par d’autres. Pour un Living Lab, la sortie du chercheur pourrait donc être pensée comme un passage analogue : ce qui était soutenu par le dispositif scientifique doit progressivement devenir soutenable par les relations du collectif lui-même.
Il y aurait alors trois signes assez concrets que la sortie devient possible :
- Le chercheur n’est plus indispensable pour formuler le problème. Les participants savent eux-mêmes dire ce qui fait problème, y compris lorsqu’ils ne sont pas d’accord.
- Le chercheur n’est plus indispensable pour interpréter ce qui arrive. Une surprise, un échec ou un désaccord relance l’enquête au lieu d’interrompre le processus.
- Le chercheur n’est plus indispensable pour autoriser l’action. Les acteurs peuvent conclure provisoirement : « nous ne savons pas tout, mais nous en savons assez pour essayer ceci ».
Cela permet aussi de voir les deux mauvaises sorties.
Sortir trop tôt, c’est interrompre le temps pour comprendre : le collectif a vu quelque chose, mais n’a pas encore eu le temps de transformer cette perception en capacité propre de jugement.
Sortir trop tard, c’est empêcher le moment de conclure : tant que le chercheur reste celui auquel on demande « alors, qu’est-ce qu’on fait ? », il maintient involontairement le collectif dans une position d’attente.
Cela retourne le problèmes de manière rigolotte :
La sortie du chercheur ne devrait pas être définie par la fin de l’expérimentation, mais par le moment où sa présence n’est plus nécessaire pour que le collectif poursuive son enquête.















